La politique agricole commune. Trois mots simples pour l'un des actes fondateurs et le premier budget de l'Union européenne. Une montagne administrative pour une Europe qui y a laissé une part de son unité en décidant que chacun ferait à sa guise. La politique agricole censée aider les paysans d'Europe à assurer l'autosuffisance alimentaire du continent avec un niveau de vie équitable à vécu. Depuis plusieurs décennies toutes les réformes de la PAC* n'ont eu pour principaux objectifs que de rendre l'agriculture européenne «OMC* compatible» et de renforcer sa présence sur les marchés mondiaux.

La Pac a institué et aggravé les inégalités entre paysans. Elle a contribué à l'industrialisation de l'agriculture et à la disparition de ses acteurs. On compte 160 000 paysans de moins en France qu'il y a 10 ans. Chez ceux qui restent, certains gagnent jusqu'à 72 000 euros en travaillant 800 heures par an, d'autres 15 400 pour 3600 heures. Et la PAC* continue de creuser ce fossé des disparités.

Alors non, la politique agricole commune n'a actuellement plus de sens. Elle dispose des outils pour favoriser les inégalités, et en a usé, et abusé. Mais ces mêmes outils peuvent aussi être utilisés à l'inverse : ils peuvent servir à redistribuer les revenus et, par là, contribuer à l'existence d'une agriculture à taille humaine, respectueuse des territoires, de l'environnement, et surtout de celles et ceux qui la font vivre.

Aujourd'hui, la France a de grandes marges de manœuvre, même si le cadre imposé par l'Union européenne ne permet pas les indispensables régulation des échanges et maîtrise des volumes de production. Le gouvernement peut faire le choix d'une agriculture qui voit disparaître ses paysans et s'élever des fermes-usines où s'entassent les poules, les cochons ou les vaches. Le gouvernement peut aussi faire le choix de la justice sociale.

Cela se joue autour de quelques mots obscurs. La convergence, par exemple, c'est décider que chacun touchera la même aide pour chaque hectare de terre agricole au lieu de laisser perdurer des écarts fondés sur des références archaïques. Elle doit être totale, et rapide ! Il y a aussi le couplage, une évidence, aider les paysans en fonction de ce qu'ils produisent. Et enfin (car nous n'entrerons pas ici dans plus de détails assommants), la majoration aux 52 premiers hectares, coup de pouce aux fermes moyennes, en particulier d'élevage, pour qu'elles trouvent la force de continuer à exister, à travailler, face à des géants qui n'ont plus grand chose en commun avec elles.

Choisir cette PAC*, c'est donner une chance à l'agriculture française de vivre vraiment avec sa diversité, sa qualité, sa vitalité. Paysan n'est pas un métier du passé, bien au contraire. Face aux dérives de l'industrie agro-alimentaire, pour qui ce que nous mangeons n'existe que sur des cours de bourse, il est urgent de permettre aux paysans de vivre de leur travail en produisant une alimentation de qualité. Face à une crise qui ne permet même plus de dissimuler la hausse continue du chômage, l'agriculture peut être un gisement d'emploi formidable tout en dynamisant des territoires ruraux désertés. Il suffit de le vouloir.

C'est d'ailleurs bien notre inquiétude. Du ministère de l'Agriculture au palais de l'Elysée, nous ne cessons d'expliquer tout cela. Le choix, Stéphane le Foll et François Hollande le connaissent : favoriser la justice, l'emploi, la vie des territoires, la qualité de l'alimentation, ou alors laisser le champ libre aux lobbies des grands exploitants et de l'industrie agro-alimentaire ?

Cela ne vaut pas que pour l'agriculture. C'est un choix de société, le choix du changement vers lequel se sont tournés les électeurs de mai 2012. Mais avions-nous vraiment la même définition du changement ?

Laurent PINATEL porte-parole de la Confédération paysanne
Judith CARMONA secrétaire nationale en charge de la PAC*