EDITO
Les vestes réversibles
Thierry Thomas, paysan dans les Côtes-d’Armor
Retirer de la constitution le principe de précaution considéré comme frein à la croissance, supprimer la trêve hivernale pour les expulsions immobilières, autoriser l’ouverture des commerces le dimanche, abandonner l’interdiction de vente à perte… A votre avis, qui propose de telles mesures ? Bush ? José Manuel Barroso ? Christine Lagarde ? Euh, Pascal Lamy ? Presque !
Après les Kouchner, Besson, Lang et tout dernièrement Strauss-Khan, c’est maintenant au tour de Jacques Attali de participer activement aux championnats du monde de rapidité du retournement de veste. Recruté comme ses collègues sur sollicitation tactique du nouveau Président Sarkozy, l’ex-conseiller de François Mitterrand ne fait pas dans la dentelle et propose des mesures que les plus libéraux d’entre les libéraux ne renieraient pas.
Curieusement dans la même semaine, la Banque mondiale semble de son côté faire son mea culpa. Robert Zoellick, son président en exercice, reconnaît dans une interview accordée au journal Le Monde le 21 octobre dernier que « l'agriculture est quatre fois plus efficace pour faire reculer la pauvreté que les autres secteurs économiques. (...) L'agriculture de demain devra se faire "durable", ce qui voudra dire tenir compte des erreurs passées et se soucier notamment des dégâts des pesticides ou de la déforestation ».
Après que l’institution financière internationale a obligé les états les plus pauvres de la planète à négliger les cultures vivrières pour les cultures destinées à l’exportation (arachides, coton), le changement d’orientation serait fort. Voilà en tout cas repéré un éminent donneur de leçon en économie mondiale de plus dont la veste est réversible. Tailleur de costumes à double face, çà c’est une profession d’avenir !
DOSSIER
Des démarches foncièrement solidaires
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Des démarches foncièrement solidaires |
Michel Curade,
paysan dans l’Aude
La vigne semble courir vers le « rec » dont les cailloux lèchent les dernières gouttes d’eau. À son côté, des oliviers pomponnent l’espace juste avant qu’il ne s’engloutisse dans la garrigue, dense, sèche, redevenue vierge de moutons.
Théâtre biblique en Minervois, la terre, orgueil et fierté du paysan, est ici devenue collective. Partage du bien, partage du vin, partage des sourires, nous sommes en GFA. Mise en commun, entraide découpée en petites parts, sociales les bien nommées.
La démission de la Safer, engluée dans sa gourmandise financière, laisse le dernier rempart d’une gestion administrée de la prééminence agricole du sol, s’écrouler sous les coups avides du marché foncier. Face à l’impossible acquisition de la terre, outil séculaire de la production paysanne, la solidarité tente de contourner la notion de propriété privée. Le viol de ce privilège ne peut se confondre avec la réforme agraire, ce fantasme des paysans pauvres, mais réintègre le droit d’usage dans une logique d’emploi, de labeur agricole.
Les outils de ces actions s’appellent groupement foncier agricole, société civile immobilière, mais aussi fermes communales, fermes relais… Les offices fonciers (1) ont, en leur temps d’espoir progressiste, mouliné nos rêves éveillés avant de s’endormir dans l’attente du prince charmant en fuite…
La terre crée davantage de plus-values dans la spéculation que dans son travail modeste, obscur, souvent pénible. En 2006, 44 000 transactions ont généré 3,9 milliards d’euros, affûtant les convoitises les plus rapaces. Pour rendre au terroir sa destination nourricière et d’équilibre environnemental, la solidarité peut et doit cultiver le possible. Certains parlent de « terre de liens », elle n’en sera que plus terre de vie.
(1) Les offices fonciers faisaient partis du programme commun de la gauche en 1980, mais ils n’ont pas été
mis en place. Ils prévoyaient la création de commissions communales ou cantonales dans lesquelles la population décidait de l’affectation des terres.