EDITO
Du progrès dans le monde
"J'entends la tempête. On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes.
Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.
On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer.
Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.
Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme.
On m'en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d'hectares d'oliviers ou de vignes plantés.
Moi, je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.
On se targue d'abus supprimés.
Moi aussi, je parle d'abus, mais pour dire qu'aux anciens - très réels - on en a superposé d'autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu'en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s'est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité."
Aimé Césaire (1913-2008)
discours sur le colonialisme, 1950
(extraits choisis tirés de éd. Présence africaine, 1989)
DOSSIER
AlterTour : Champions de rien, curieux de tout
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AlterTour : Champions de rien, curieux de tout |
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« Le Tour » ! Celui de France, celui d’il y a un siècle, celui des Darrigade, Charly Gaul, Raymond Poulidor, Fausto Coppi, des héros sortis de l’anonymat de leur cambrousse, de leur milieu populo, celui-là resplendit comme une image de chocolat Poulain.
C’est pas qu’on y croit, c’est un cabotinage sportif qui recycle quelque diseur d’épopée et envoie quelques héros dans la poussière du linceul. La dope n’est pas mauvaise : elle est un médicament dévoyé. La dope ne devrait pas exister : nous aurions des champions purs. Hélas, les meilleurs n’ont pas de temps à perdre pour gérer leur carrière : imaginez ce qu’aurait pu faire Kerviel, le trader de la Générale, en champion cycliste !
Le Tour d’il y a un siècle n’est que le tour de nos images : celles d’un public « formidable » (donc, je suis formidable !), d’un pays rural quand les populations sont majoritairement citadines, du champion méritant quand le mérite est si difficile professionnellement …
Ce mérite, c’est comme le bonheur : à nous de le prendre en direct, en veux-tu en voilà, comme un autre Tour. Car c’est un autre Tour de regarder au ras de l’herbe et au-dessus de la planète, de porter la biodiversité plutôt que les noms des marques les plus improbables, de battre la compétition, non pas à plate couture, mais au gré de la connaissance et de la fantaisie. Les champions de rien sont les curieux de tout ! C’est ça l’AlterTour, des étapes pour amis de la Conf’, en vélo pour les ceusses qui aiment le vélo (les autres feront autrement !), avec repos en connaissance de cause : pratiques agricoles, alternatives sociales, pratiques de fêtes, pratiques de la recherche…
Du 3 au 28 juillet, l’AlterTour ne connaîtra pas de côte éliminatoire. Dans les fermes étapes, au bord des routes et même en vélo, nous serons là pour les recevoir, les encourager et les accompagner dans cette belle aventure.
Jean-Claude Moreau,
paysan dans l’Indre