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Récemment, la FAO (1) a dénombré plus de 30 pays en crise, où la flambée des prix des denrées de base a entraîné des manifestations et, parfois, a provoqué des émeutes. Dans les pays touchés dans des proportions moins alarmantes, la hausse des prix pénalise gravement les consommateurs pauvres, y compris dans les pays du nord, puisqu’ils consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation.
Ces révoltes révèlent une crise alimentaire mondiale qui s’installe sans doute pour une longue période, à défaut de changement radical d’orientation. Elles sont la conséquence de choix économiques et politiques désastreux. La faim dans le monde n'est pas une fatalité : elle exige une rupture radicale avec le système économique actuel. Espérons qu'au-delà des discours actuels des élites politiques et économiques, celles-ci prennent leurs responsabilités.
Une crise sans précédents
Selon les chiffres de la FAO, la production agricole est aujourd'hui suffisante pour nourrir la population mondiale et assurer les besoins caloriques alimentaires nécessaires par personne. Pourtant, 854 millions de personnes souffrent de la faim et près de 2 milliards disposent d'une nourriture de qualité insuffisante, dont une très grande majorité de paysans. Ces chiffres sont dramatiquement stables et depuis peu, se sont empirés. La crise alimentaire mondiale actuelle, tout à fait prévisible, découle donc d'une situation structurelle dramatique et d'inégalités mondiales injustifiables. Elles sont été révélées récemment par des tensions plus fortes sur les marchés agricoles et alimentaires mondiaux et la flambée du prix des principaux produits agricoles; commencée au printemps 2007. Celle-ci a concerné en particulier le maïs, le blé (2) et de façon moins marquée le riz, le soja,...
Malgré une très bonne récolte en 2007, les tensions sur les marchés relèvent de plusieurs explications :
- d'une succession de mauvaises récoltes pour raisons climatiques, du fait d'inondations et surtout de sécheresses (en Australie, mais aussi en Argentine, aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs). Ces incidents météorologiques peuvent en partie s’expliquer par le réchauffement climatique, phénomène structurel et d’origine anthropique ;
- du développement d’agrocarburants à base de céréales (cf. maïs aux Etats-unis) ou de protéagineux, entrant en concurrence directe avec l’alimentation humaine et animale ;
Surtout, s'est développée une spéculation nouvelle sur les matières premières agricoles. Cette spéculation est d’autant plus inquiétante que cette tension semble ne pas avoir de fin à court terme : les investisseurs ont vu les rendements financiers fondre du côté de certains actifs, suite aux différentes crises, dont la dernière concernait l'immobilier (4) . Ils se sont alors reportés sur les matières agricoles, sachant que leurs prix sont en augmentation (avec d'ailleurs, à présent, le risque d'éclatement d'une bulle spéculative).
A cela s'ajoute la constitution de stocks, soit au mieux de précaution, soit spéculatifs. Par exemple, l’annonce de la faiblesse des stocks de riz et l’arrêt de leurs exportations par quatre pays ont fait monter le prix de cette denrée de 31 % sur les marchés de référence le 27 mars 2008. Les pays exportateurs freinent ou arrêtent plus tôt leurs ventes aux pays importateurs, de peur eux aussi d’être en rupture et de voir les prix intérieurs augmenter fortement (5) . Dans le même temps, des négociants en profitent pour stocker et accroître leurs marges.
Ainsi, s’ajoutent des facteurs nouveaux et largement spéculatifs. C’est notamment le cas pour le riz : première céréale mondiale, elle est beaucoup moins échangée que le blé (7 % de la production contre 20 %) et a très peu d’usages hors alimentation humaine. Le rôle des spéculations sur la flambée des prix est ici indéniable. Comment expliquer, sinon, que le 27 mars, à Bangkok, le prix de la tonne de riz thaï soit passé de 580 à 760 dollars (+ 31%) en quelques heures ?
La crise continue à s’amplifier (6) , le nombre de pays touchés s’accroît et les prix poursuivent leur envolée. Dès ses débuts en 2007, cette hausse des prix touche très gravement les couches urbaines les plus pauvres. Leur revenu est essentiellement consacré à l’achat d’aliments, non ou peu transformés, dont le prix est lié à ceux des produits agricoles.
Cette crise a notamment touché le Mexique à travers la tortilla (à base de maïs) dont le prix a flambé suite à la hausse du prix du maïs importé des États Unis, où il est de plus en plus utilisé pour la production d’éthanol (7) . Cette hausse touche les populations les plus fragiles dont l’alimentation dépend des livraisons du Programme alimentaire mondial (PAM), livraisons en baisse au fur et à mesure que les prix agricoles augmentent.
Pendant ce temps, les consommateurs pauvres des pays producteurs ne peuvent s’alimenter suffisamment faute de pouvoir s’approvisionner : le prix du riz a doublé en 12 mois au Sri Lanka et en Côte d’Ivoire, a augmenté de 50 % en 2 mois aux Philippines ; le prix du pain a doublé en un an au Tadjikistan au sein d’une Asie centrale elle aussi fortement touchée par la crise alimentaire. L’huile de palme, produit essentiel pour l’alimentation dans de nombreux pays, est devenue elle aussi inaccessible, principalement en raison de son usage énergétique.
Ces hausses infondées pénalisent fortement les consommateurs, d’autant plus fortement que depuis plusieurs mois les niveaux de prix épuisent leurs ressources. Mais elles n’avantagent que faiblement la majorité des petits producteurs du Sud, ceci pour deux raisons principales :
Une telle situation alimentaire est à la fois source d’instabilité et d’accroissement de la pauvreté et de la mortalité. Elle amplifie la cassure entre pays riches et pays pauvres.
Une crise qui vient de loin
Cette crise ressemble davantage à une tempête provoquée par un dérèglement ancien du climat qu’à un coup de tonnerre dans un ciel serein. Les causes majeures résultent de choix préconisés depuis longtemps par les Etats et les multinationales. C'est la conséquence de politiques commerciales et dites de développement, menées depuis les années 1980 :
Ces facteurs négatifs n’ont pas joué avec la même force et la même combinaison dans tous les pays. Leurs effets ont été redoutables pour un grand nombre de pays, ceux en crise aujourd’hui. Mais une partie des populations des autres pays, y compris au nord, est également touchée.
Un tout autre monde agricole et alimentaire est possible et nécessaire
Les solutions à la crise actuelle et plus globalement à la fragilité économique, sociale, écologique et politique de nombreux pays relèvent de nouvelles politiques internationales rendant possibles d’autres politiques nationales et régionales. Une aide d'urgence est nécessaire au vu de la situation catastrophique suite à la flambée des prix. Mais elle n'est en aucun cas une solution à long terme, voire elle peut s'avérer contre-productive et amplifier la dépendance alimentaire des pays pauvres si aucun changement radical d'orientation n'est opéré ensuite.
Intervenir rapidement et intelligemment (9)
Il faut en effet trouver rapidement une solution à la grave situation alimentaire, tout en veillant à la mise en place de solutions à plus long terme. L’urgence est que chaque personne puisse accéder à une alimentation suffisante, c'est-à-dire permettant non seulement la survie mais aussi l’absence de carences durables. Les formes de l'aide d'urgence doivent être choisies en fonction de deux impératifs : n'amplifier ni la déstructuration des circuits commerciaux et des agricultures locales ni la spéculation.
Pour minimiser les effets pervers de l’aide alimentaire, il est, entre autres, essentiel de parvenir à ce que l’aide ne soit pas « liée », c'est-à-dire conditionnée à des contrats avec des entreprises des pays donateurs. Il faut tout faire pour permettre au PAM de relever son défi qui est aussi celui de l’ensemble de la période : « le défi est de trouver un équilibre entre se procurer de la nourriture et ne pas mettre en danger la sécurité alimentaire des pays concernés (10) ». On peut ajouter : ne pas mettre en danger les agricultures locales.
Pour cela, il faut que les pays disposant de ressources constituent des stocks et mettent en place, avec le PAM et les pays en crise, une série d’interventions ciblées et maîtrisées. Beaucoup de pays en crise ont déjà pris des mesures allant par exemple de l’intégration de pommes de terre dans le pain au Pérou à la taxation des prix intérieurs pour éviter des hausses excessives. La convocation d’une conférence internationale (ou de conférences spécialisées par produit) est urgente, en lien avec des initiatives significatives de différents pays. L’Union européenne devrait se situer en pointe dans ce dossier, par exemple en mettant à disposition des grains au prix d’intervention.
D’autres mesures structurelles sont possibles et nécessaires immédiatement.
Elles doivent s’inscrire dans un « nouvel ordre agricole mondial », élaboré avec les différentes forces concernées, sur la base des nombreuses critiques des politiques récentes et des propositions déjà formulées, notamment par le mouvement altermondialiste :
A court terme, les politiques conduites ou soutenues par l'Union européenne vont renforcer la dimension structurelle de la crise alimentaire et priver les gouvernements africains, latino-américains et asiatiques de toute capacité politique à conduire leurs propres stratégies pour assurer la souveraineté alimentaire. En particulier l'Union européenne doit :
L’économiste en chef de la FAO (11) propose de réguler l’accès des fonds aux marchés agricoles et de contrôler les intervenants. Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout au nom de la sécurité alimentaire et du principe que ces produits ne doivent pas être considérés comme des marchandises ordinaires ? Un tel changement d'orientation marquerait le début d’un double retour salutaire, vers l’économie « réelle » et vers la primauté du politique sur l’économique.
Enfin, la crise alimentaire ne peut être résolue au détriment des impératifs écologiques, notamment par la déforestation et le développement des OGM.
La crise climatique et l'épuisement des sols sont autant de facteurs qui, au contraire, accentuent la crise alimentaire. Les solutions résident dans des pratiques agricoles écologiques et socialement responsables.
Un rapport récent de l'EISTAD (12) , issu d'un processus similaire à celui du GIEC et s'appuyant sur plus de 400 experts internationaux, met ainsi en avant comme solutions le développement de l'agro-écologie, des circuits courts ou encore l'utilisation des connaissances locales. Ces solutions nécessitent en particulier une réorientation de la recherche publique agronomique et des politiques agricoles et alimentaires dans leur ensemble. Il faut prendre au mot la Banque mondiale qui vient de proposer un « new deal » agricole pour lui imposer des choix autres que ceux qu’elle a proposé jusqu’ici, y compris dans son récent rapport sur l’agriculture : il s'agit de réhabiliter pleinement le rôle de la régulation publique dans l'économie et la primauté des agricultures locales.
Pour tout cela, il faut un blocage définitif des négociations en cours à l’OMC dans le cadre du cycle de Doha, une rupture des accords bilatéraux de libre-échange et de l'Accord sur l'agriculture du cycle de l'Uruguay Round. Ceci permettrait la remise à plat des décisions récentes et un départ sur de nouvelles bases.
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