Actuellement la Terre porte 6,5 milliards d’êtres humains, dont deux milliards souffrent de malnutrition et 854 millions de sous-alimentation calorique, c’est-à-dire de faim quotidienne. 80% des sous-alimentés sont des ruraux et la moitié sont des familles de petits paysans ; un tiers vit en Afrique, la moitié en Asie (1). D’ici 2050, la population mondiale devrait passer à neuf milliards d’habitants, ce qui fera exploser les besoins en alimentation et en énergie, en particulier dans les pays du Sud puisque ce sont eux qui vont accueillir l’essentiel de ces trois milliards de personnes supplémentaires.
Le doublement de la production agricole s’imposera à cet horizon 2050. En même temps que la population se multipliera par 1,5, l’amélioration du niveau de vie des plus démunis devra leur permettre de mieux s’alimenter.
Certains imaginent accroître massivement les rendements, oubliant que dans les années 60, les promesses de la chimie devaient nous permettre d’éradiquer la faim. Or en 2008, le nombre de personnes sous-alimentées est proportionnellement plus important qu’alors. Certes, la production agricole s’est accrue, même un peu plus rapidement que la démographie, mais sans répartition équitable dans un monde politique et économique souvent désorganisé et très inégalitaire.
La révolution verte en Inde a permis de multiplier par quatre la production, mais aussi par sept les consommations d’eau et d’engrais… et aujourd’hui, 212 millions d’Indiens sont sous-alimentés. De même en France, les rendements en blé sont passés en quarante ans de 30 à 75 quintaux par hectare en moyenne, mais il faut 50% d’eau supplémentaire pour produire chaque kilo et les nouvelles variétés n’ont pas été sélectionnées pour répondre au changement climatique, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce modèle est aujourd’hui périmé, aussi bien d’un point de vue économique qu’écologique.
Or en croisant les données fournies par les Nations-Unis via la FAO, nous constatons que nous utilisons aujourd’hui sur la planète seulement 1,5 milliards d’hectares de terres cultivables, alors qu’il en existe 4,2 milliards ! Et ce sans politique de déforestation, et sans prendre en compte les villes, les infrastructures existantes et les zones protégées. Aussi bien les terres pentues peuvent être cultivées en terrasse, des terres peu arrosées peuvent être irriguées et dans les zones pauvres, les terres peuvent être cultivées même avec des rendements très faibles…
En intégrant la fertilité variable de ces terres, une augmentation de la surface cultivée d’environ un milliard d’hectares en 2050 permettrait une multiplication de la production par 2,15, en supposant dans le même temps une augmentation de la productivité de 25% en moyenne. Dans un tel délai, ceci paraît tout à fait possible, même si des diminutions ponctuelles de rendement seront indispensables pour des raisons écologiques dans quelques régions du monde. Il est à noter que cette évaluation prend en compte uniquement le développement de cultures pluviales, c'est-à-dire sans irrigation. Toutefois, si l’irrigation mal maîtrisée a souvent des effets dévastateurs sur la fertilité des terres agricoles et si l’eau n’est pas toujours disponible pour cet usage, l’irrigation bien maîtrisée peut être un moyen d’assurer dans certaines régions des rendements plus réguliers, voire même des terres cultivables supplémentaires.
Doubler la production végétale mondiale paraît donc écologiquement et techniquement possible. Mais politiquement, c'est une autre histoire. Encore que si certaines décisions s’annoncent difficiles à prendre parce que la situation est complexe, d’autres peuvent être immédiatement prises, par exemple pour stopper l'expansion des cultures d'agrocarburants ou pour maîtriser l'emprise des superficies dévorées par l'urbanisation et les grands ouvrages.
Edgard Pisani, ministre français de l’Agriculture lors du vote des grandes lois d’orientation du début des années 60, donne un point de vue intéressant face aux défis alimentaires de ces prochaines décennies : « Nous devons : économiser la terre et l'eau, et autant que possible que l'agriculture se consacre à l'alimentation ; conduire, en Afrique et ailleurs, une prospection systématique des terres «cultivables non cultivées » et monter des opérations collectives de mise en culture « familiale » et de commercialisation de proximité (2) ; réglementer l’usage de techniques qui, avec le temps, épuisent ou stérilisent la nature ; développer la formation professionnelle paysanne ; penser un développement par multiplication des « fermes de type familiale » créatrices d’emplois » (3). En définitive, reconstruire des politiques agricoles sur la base de la souveraineté alimentaire et de l’agriculture paysanne.
Jacques Pasquier, paysan dans la Vienne.
Article paru dans
Campagnes Solidaires, juillet-août 2008.
(1) source FAO
(2) L'Afrique n'utilise qu'un tiers de ses terres cultivables.
(3) Forum « Qui va nourrir le monde ? », sur www.fondation-farm.org